Certains connaissent peut-être le personnage truculent d’Hercule Poirot (lien externe Wikipédia – FR = +) inventé par Agatha Christie+ et mis en scène dans diverses séries télévisées. Le choix du personnage tient beaucoup à mon âge et les jeunes générations pourront aisément lui substituer les héros de la série « Les experts de Miami » ou d’une série policière de leur choix sans risquer de ne pas percevoir le thème central de mon propos. Il est ici de faire comprendre la manière de progresser des sciences rationnelles. L’intrigue policière et sa résolution me paraissent pouvoir servir au mieux cet objectif pédagogique.

 

Dans bien des histoires policières filmées, le metteur en scène informe les téléspectateurs d’un certain nombre de faits réels et psychologiques dès les premiers instants de l’épisode. Munis de ces quelques éléments de compréhension, les plans se succèdent et mènent assez rapidement au crime ou au délit. Il faut découvrir ensuite le ou les auteurs, le ou les mobiles, le ou les circonstances exactes. La découverte de ces données constitue le corps du feuilleton, tient le téléspectateur en haleine et, avec un peu de chance, la vérité apparait en conclusion.

 

Comment ne pas voir là un parallèle avec les situations auxquelles les chercheurs ont à faire face ? Très vite informés des résultats expérimentaux (les faits), ils ont à comprendre comment en réunir les divers aspects au sein d’un scénario unique : une théorie. Tout comme le ferait un fin limier, ils examinent les faits et les relations connues entre eux (l’équivalent des données sur la psychologie des personnages) pour en induire un scénario probable. Parfois, ils s’aident de stratagèmes : les expériences en laboratoire pour vérifier et compléter leur compréhension des éléments déjà à disposition.

 

Mis à part cette comparaison insolite entre le travail des enquêteurs de police et celui des équipes scientifiques, je ne pense pas vous avoir appris grand-chose à ce stade de mon exposé. Votre intérêt rebondira peut-être si je vous dis qu’il arrive qu’Alice et Bob énoncent deux scénarios distincts pour décrire le même ensemble de faits et de relations connues entre eux. Cette situation fait naître une question existentielle pour l’un et l’autre parce qu’ils vivent de leur science : « Qui a raison ? »

 

Comme la réalité physique (comprendre l’ensemble de faits et de relations connues entre eux) est a priori unique, l’existence de deux scénarios disjoints peut paraître suspecte. Pour le moins, elle prouve qu’Alice et Bob ont chacun su développer une logique cohérente permettant d’intégrer l’ensemble des signes connus. Nous disons qu’ils ont une pensée autonome, indépendante l’une de l’autre.

 

Pour autant, Alice et Bob sont deux êtres humains et -en tant que tels- il n’est pas idiot de penser qu’il existe des similitudes dans la façon dont leurs cerveaux fonctionnent. La question suivante se pose donc : « Existe-t-il des procédures de traduction de la pensée d’Alice qui permettent de prouver que son scénario est en réalité le même que celui défendu par Bob ; et inversement ? »

 

Si oui, alors la distinction entre les deux scénarios n’est que simple illusion due à une insuffisance d’analyse et il est inutile qu’Alice et Bob se querellent ou que leurs sponsors respectifs coupent les vivres à l’un ou l’autre.

 

Si au contraire la réponse est négative, alors il existe bien deux manières distinctes d’intégrer une réalité physique unique au sein d’un ensemble théorique cohérent. Il reste donc encore à répondre à la question initiale : « Lequel est le plus juste ? » La réponse est cruciale puisque s’il s’agissait d’une enquête policière, les conclusions concernant le coupable pourrait dépendre du scénario !

 

Un moyen possible de répondre consiste à analyser jusque dans les moindres retranchements les conséquences de chaque scénario. Par exemple : (i) en recensant tous les signes qui devraient en principe l’accompagner mais dont l’existence n’avait pas été précisée dans les données initiales ; (ii) puis en se mettant en quête de ces signes restés inaperçus au cours des premiers relevés.

 

Si Alice découvre finalement au moins un de ces indices discrets passés sous silence lors des premières observations alors que Bob n’en trouve pas en suivant sa logique propre, il y a de forte présomption pour que le scénario d’Alice soit correct et celui de son homologue, non.

 

Certaines enquêtes policières captivent le téléspectateur plus que d’autres parce qu’elles présentent un ou plusieurs rebondissements.

 

Il en est, toute proportion gardée, un peu de même en recherche fondamentale. Les équipes accumulent une multitude d’indices qui semblent corroborer leur scénario initial et central. Des écoles de pensées se dessinent au cours du temps : celle d’Alice et celle de Bob (lorsque lui aussi a trouvé des indices complémentaires).

 

Cependant au bout du compte, en même temps que les motifs de satisfaction, toute une série d’indices apparaissent aussi au fil des expériences et des mesures que ni Alice, ni Bob ne peuvent expliquer. Ils ne parviennent pas raisonnablement à les incorporer à leurs théories. Dans ce cas, le monde de la physique est en crise.

 

C’est ce qui s’est passé à la fin du dix-neuvième siècle, avant l’énoncé des théories de Maxwell et d’Einstein. A en croire certains débats actuels, c’est peut-être ce qui est à nouveau en train de se dérouler sous nos yeux à cause des déboires de la théorie de supersymétrie ou de l’absence d’expériences validant l’une ou l’autre des propositions théoriques concernant la gravitation quantique.

 

Pour autant, crise ne rime pas forcément avec désespoir. Les périodes de difficultés intenses justifient encore plus que les phases prospères le recours à la démarche rationnelle. Celle-ci exige d’en passer par le crible de l’expérience. Et c’est la raison pour laquelle des fondations scientifiques, au lieu de se perdre en longues lamentations inutiles, viennent de lancer des appels à expérimentations. La science a toujours et encore besoin de fins esprits qui lui permettent de se faufiler dans les méandres des indices et dans le labyrinthe de la réalité.  

 

© Thierry PERIAT, 02 février 2019.