La science aujourd’hui

De la lente naissance de la couverture sociale

Ne pas se retrouver au chômage parce qu’une très mauvaise angine vous cloue au lit, recevoir un peu d’argent pendant une période de recherche d’un nouvel emploi, voilà deux aspirations anciennes et légitimes ayant lentement donné naissance aux couvertures maladies et à l’assurance chômage.

 

Ce que les jeunes générations ne savent peut-être pas : ces bouées de secours n’ont pas été accordées spontanément aux employés et leur généralisation actuelle à l’ensemble de la population représente l’aboutissement de multiples tentatives, revendications, grèves, luttes sociales, combats syndicaux et autres empoignades, plus ou moins violentes, voire sanguinaires (malheureusement).

 

Ce lent mouvement issu de la base a fini par donner naissance aux tantines (comme elles existent encore aujourd’hui par exemple au Sénégal), aux mutuelles et à toutes sortes d’organisations permettant de couvrir les risques cités. Il serait faux de croire que l’avènement de la sécurité sociale en France (1945 ; avec soixante-dix ans de retard sur dix-sept autres pays européens) ait été un fait de droit divin, une apparition spontanée au firmament de tous ceux qui travaillent.

 

Au contraire, il marque l’officialisation d’un lent, long et douloureux processus qui -mêlé à la géographie administrative de la France- aboutit à la création de nombreuses caisses primaires locales. Il faut attendre 2009 pour que le pouvoir décide de regrouper ses entités éparses et de faire en sorte que de n’en avoir plus qu’une par département ; toutes placées sous la férule du pouvoir central parisien.

 

On pourra épiloguer longtemps sur le bien-fondé de ces regroupements et de cette centralisation à laquelle tout ce qui naît en France semble ne jamais pouvoir échapper depuis plus de mille ans. On pourra disserter sans fin sur la mainmise des représentants du peuple (le parlement) sur le budget de ce qui est finalement devenu un état dans l’état et pleurer que les discussions paritaires entre des partenaires ne s’entendant pas ou presque jamais (patrons, syndicats, état) aient in fine été remplacées par des ordonnances et des textes de lois pondus par des commissions parlementaires… Comment pouvait-il en être autrement pour gérer un ogre financier pareil si on souhaitait en préserver l’existence ; essentielle pour la paix sociale ?

 

Pour autant, il serait illusoire de croire que toutes les structures centralisées sont homogènes et qu’elles ne cachent pas quelques disparités, voire quelques dysfonctionnement (Par exemple : tous les assurés ont-ils déjà une carte de la dernière génération avec photographie ? Ces cartes contiennent-elles d’emblée, comme c’est la cas des cartes des assurés allemands, la couverture sur les territoires de l’union européenne ? Faut-il quinze jours pour recevoir sa nouvelle carte d’assuré ?).

 

A cet égard, l’histoire d’Internet présente quelques similarités avec celle de la Sécurité Sociale française. Les nouvelles générations croient sans doute que la toile actuelle est née du désir des états de moderniser, organiser et contrôler les communications électroniques. Il n’en est rien et les évolutions récentes ont peu à voir avec les motivations initiales.

 

Internet : les rêves initiaux

Tout comme la solidarité sociale naît du désir de s’extraire d’une dépendance excessive aux bons vouloirs et à l’arbitraire des seigneurs puis du patronat, Internet naît en partie de la volonté de certains informaticiens de s’extraire du contrôle habituels des médias. Les années soixante-dix se révèlent être particulièrement propices à cette ambition parce que plusieurs ingrédients concourent à vouloir mettre fin à un état d’esprit trop imprégné de guerres, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe. Voilà pour les intentions.

 

Internet : la réalité actuelle

La réalité, dans un domaine comme dans l’autre, sera tout autre. On raconte que l’union de la carpe (muette) et du lapin (frivole), c’est-à-dire de l’armée et de l’industrie pornographique américaines donne le coup de pouce décisif au développement des réseaux initiés par les universités de ce pays. « La fin justifie les moyens » comme aimaient à le rappeler mes maîtres Jésuites.

 

Celles et ceux qui ont eu la possibilité de visiter en 2018 l’exposition intitulée « Votre nord est notre sud », par exemple au musée d’art moderne de Fribourg en Brisgau, ont également eu la chance d’acquérir quelques outils dans la compréhension de la réalité entourant Internet.

 

De quoi s’agissait-il ? D’une initiative culturelle commune aux villes de Mulhouse (France) et Fribourg (Allemagne). Deux villes distantes d’une petite cinquantaine de kilomètres mais que bien des manières de percevoir la réalité et leur position au sein de leur pays respectifs séparent.

 

Pour les Français, Mulhouse est à l’Est, qui plus est en Alsace… cette France de “l’extérieur “, voisine directe de l’Allemagne. Il doit donc y faire frais et la vie y étant ouvrière, elle y est forcément plus dure qu’ailleurs.

 

Fribourg siège à la sortie de diverses vallées. Une grosse ville provinciale (230 000 habitants) du sud de l’Allemagne, avec une grande université (biologie, mathématiques, physique, astronomie, langues romanes, etc.), un pôle industriel et non loin de là : comme en Alsace, des vignobles. Mais et aussi : des cerisiers, des champs de fraises… comme dans le Sud. Et effectivement, c’est bien ainsi que les allemands perçoivent la ville. Elle est leur Nice à eux. On y mange et boit dans les rues pendant les jours de fête ou bien en fin de semaine pendant que des foules se pressent dans les rues piétonnes en essayant d’éviter les petits canaux qui irriguent la ville depuis le moyen-âge. Sauf les enfants bien entendu parce que, comme les enfants de France, ils adorent patauger et faire rager leurs parents.

 

Les choses étant ce qu’elles sont : leur Sud est bien un peu comme notre Nord. C’est ainsi que les journaux allemands de l’an dernier ont présenté cette exposition ; et ce télescopage géographique en était d’ailleurs l’intitulé.

 

L’opposition Nord-Sud sous laquelle s’était ostensiblement placée l’exposition n’a pas seulement concerné le couple Mulhouse-Fribourg (Les deux villes sont au demeurant reliées par une liaison ferroviaire qui n’est plus réservée aux seuls militaires comme c’était encore le cas en 1985).

 

Elle s’est étendue à la dualité présupposée opposant plus généralement le Nord, décrit comme riche, capitaliste, de droite, apôtre du pouvoir vertical, y compris jusque dans sa façon de concevoir, gérer et contrôler la toile… Internet ; et le sud, assumé pauvre, tourné vers des pensées d’inspiration marxiste, de gauche, apôtre du pouvoir horizontal, y compris dans sa façon de concevoir, gérer et contrôler la toile internet.

 

Car en réalité, tout l’intérêt de l’exposition a reposé sur ces explications rarement délivrées au grand public et concernant le fonctionnement des réseaux électroniques sous-jacents à la toile. Y était par exemple exposée, l’architecture de ce qui représente une des modifications les plus importantes dans l’art de la communication humaine.

 

La vision du développement des réseaux (car, à l’instar de ce qui s’est passé avec les caisses primaires locales d’assurance maladie, il n’y a pas qu’un unique réseau s’étendant de plus en plus depuis sa création mais plusieurs noyaux étendant progressivement leur influence autour d’eux) permet de prendre conscience de cette gigantesque bataille que se livrent en silence les concepteurs et les financiers des réseaux.

 

Entre la prise de contrôle par les états et les tentatives de maintenir des circuits décentralisés… la guerre électronique fait rage. A coup de programmes, de constructions financières, d’assemblages des circuits, c’est finalement le monde de demain qui se construit sous nos yeux mais sans que nous en soyons totalement conscients. Et c’est aussi la démocratie que, symboliquement cette fois-ci, le Sud tente de sauver des griffes du Nord.

 

Si on fait abstraction de cette dualité simpliste, caricaturale et manichéenne (bien française) avec laquelle les auteurs de ce travail d’investigation (l’exposition présentait des documents déclassés de divers services de renseignements) maquillé en tentative artistique ont traité ce sujet, alors oui… on comprend un peu mieux les enjeux du futur et on cesse de prendre la toile à la légère, pour un simple lieu d’amusement et de convivialité.

 

Comme pour accentuer ce fait, les auteurs sont même allés jusqu’à construire deux gigantesques jeux de © Risk relookés pour l’occasion. L’un opposant nationalistes et internationalistes, financiers nordistes contre financiers sudistes ; l’autre faisant se battre les centralisateurs du net, hébergés sur des serveurs situés sur Terre contre les architectes décentralisateurs du Cloud, hébergés en apesanteur au-dessus de notre planète bleue.

 

L’actualité récente, notamment -mais pas seulement- en Allemagne où une grande partie du corps politique vient de se faire pirater des données personnelles démontre à l’envie que cette exposition, passée presqu’inaperçue, aurait mérité bien plus de considération et d’attention. A croire une fois de plus que cette lutte incessante pour le pouvoir ne manque jamais de faire perdre le Nord aux humains !

 

Le mot de la fin ?

La Sécurité Sociale et Internet peuvent être de formidables outils au service du bien-être humain… pour peu que leurs concepteurs, maîtres d’œuvre, gestionnaires, utilisateurs gardent à l’esprit les applications positives de ces structures. On n’arrête pas le progrès, même s’il faut des décennies pour atteindre la maturité de certains projets titanesques.

 

Parions que la nécessaire rationalisation de la Sécurité Sociale n’en fera pas un monstre froid et insensible décidant de débrancher nos malades et nos anciens dès qu’ils auront couté plus d’un certain montant à la communauté.

 

Gageons que le développement des réseaux n’aboutira pas à un contrôle absolu des individus humains (le Big Brother américain, le carnet social à points des chinois) et qu’il restera toujours suffisamment d’amoureux de la liberté de penser et d’agir pour que les responsables de la toile ne fassent pas de nous des robots trop dociles et obéissants.

 

Ce serait quand même dommage de conclure dix-mille ans d’histoire humaine en devenant des robots humanoïdes au service de robots électroniques !

 

© Thierry PERIAT, le 08 janvier 2019.

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